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07 Oct

Viva latina

Publié par Éric Babaud  - Catégories :  #exposition, #photographie

"Viva latina", c'est le thème du festival de photo de La Gacilly de cette année (qui est encore visible jusqu'au 31 octobre).

Je présenterai en quelques articles certaines de ces photos, exposées en plein air dans ce joli village, qui m'ont particulièrement touché.

Tout d'abord, celle-ci "la femme sans nom" de Pablo Corral Vega :

Photo de Pablo CORRAL VEGA

Photo de Pablo CORRAL VEGA

"Mon nom, je ne le connais plus, je l'ai oublié avec les années. En effet, telle que vous me voyez, je suis une très, très vieille femme. Je ne me rappelle pas non plus mon âge, mais qui cela intéresse-t-il ? Ce qui compte, c'est que je suis née ici, à Paucartambo, et qu'ici je mourrai, si tant est que je meure un jour. Car, parfois, il me semble que si Notre-Seigneur m'a fait vivre si longtemps, c'est qu'il veut que je sois immortelle, comme Lui.

Le chapeau que je tiens de la main gauche, c'est moi qui l'ai fabriqué, toute jeunette, quand existait la fabrique de feutres, qui ensuite a fait faillite et nous a laissées à la rue, les sept autres ouvrières et moi. Il nous a fallu retourner à la campagne travailler la terre et garder les troupeaux. C'est dire si ce chapeau est vieux : autant que moi, ou presque. Je l'ai enlevé parce que je passais devant le saint, qui a une niche dans ce coin du village. C'est un saint un peu mou, qui ne fait presque jamais les miracles qu'on lui demande, et pourtant nous lui organisons toujours sa procession, nous lui mettons des veilleuses et lui apportons des fleurs. Parfois, il les fait même à l'envers, en renvoyant de la pluie quand on lui demande du soleil, ou une sécheresse infernale quand nous implorons un peu d'eau. Mais, tout paresseux et brouillon qu'il soit, c'est notre saint, et pour ce qui est de l'aimer, nous l'aimons.

Au cours de mes centaines et peut-être milliers d'années de vie, j'en ai vu passer, des évènements, dans ce village. Insurrections, massacres, tremblements de terre, guerres, épidémies, apparitions et gouvernements à la pelle. Rien ne s'est jamais amélioré, tout est toujours allé de mal en pis. Mais, apparemment, personne ne s'en soucie, non plus. Je n'ai pas vu que des malheurs, mais aussi des choses très, très belles. Comme l'apparition de Jésus dans le corps d'un agneau. Il m'est apparu à moi toute seule, en remontant du ruisseau où nous allions laver le linge, l'après-midi. J'étais seule ce jour-là, et distraite, en train de chantonner, le linge plié sur ma tête, quand l'agneau, qui était l'Enfant Jésus en personne, est apparu sur mon chemin, me barrant le passage et me regardant d'un œil compatissant. J'ai su à l'instant qui c'était et je suis tombée à genoux. Alors, il a bêlé, et j'ai su qu'il me mettait en garde contre quelque chose. Mais j'étais si émue de son apparition que je n'ai pas bien compris le message. J'ai pensé, par la suite, qu'il était venu m'avertir de ne pas épouser celui que j'ai épousé, cette brute d'Anselmo qui m'a flanqué tant de raclées. Heureusement qu'il est mort encore jeune, renversé par un camion après une de ses soûleries.

Comme cette histoire, je pourrais en raconter des milliers. Car, bien qu'ayant oublié mon nom et mon âge, je me souviens encore de beaucoup de choses. Par exemple, que ce sera demain jour de marché et que je le passerai sous une toile de tente, à vendre des cochons d'Inde et du maïs grillé."

Mario Vargas Llosa

Pablo Corral Vega

Pablo Corral Vega

Pablo Corral Vega

Équateur - Né en 1966
Le chant des Andes

Habitué à voir ses clichés publiés dans le prestigieux magazine américain National Geographic, Pablo Corral Vega, maître de la photographie couleur, n'a jamais oublié la mission qu'il s'est fixée en intégrant la profession : « J'ai toujours voulu être un témoin du monde, de sa diversité, de ses beautés. Ce qui me correspond, par nature, est de relater la culture, la vie quotidienne, l'Humain dans sa condition la plus simple et la plus noble ». Comme le jeune andin qui, dès l'âge de cinq ans allait à la pêche, parfois avec son père, et toujours avec son appareil photo ; le photographe équatorien est reparti à la découverte de la cordillère des Andes qui s’envole vers le ciel dans une chaîne de 8 500 kilomètres. Ainsi, depuis la Patagonie jusqu’aux Caraïbes, la colonne vertébrale déchiquetée de l'Amérique du Sud, relie les pays et les cultures. Rédigées par le Prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa, les légendes qui accompagnent les photos de cette exposition ne sont pas des descriptions objectives. Ce sont des fictions, des inventions de l’esprit inspirées par ces images envoûtantes : « Ces photographies nous présentent des êtres alourdis par l'oppression des siècles, des gens qui ont été exploités puis oubliés, des gens condamnés à vivre dans des conditions précaires et la conscience constante de la mort. Et pourtant, rien n'a atténué leur joie de vivre. »

Viva latina
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