Les dessins de Pierre Souchaud (Andy Variole) désossent à vif l’art de dessiner. A chaud. Dans le dur. Dans l’instant. Les circuits mentaux, qui font la part si belle aux lentes beautés dessinées, sont blackboulés.
Si la compréhension réduit le champ du compréhensible, Pierre Souchaud passe outre à tous les attendus. Maître en jouissives transgressions, il désarçonne. Il désopile. Il démantibule et déconcepte à tout va. Et il va vite. Pas le temps de penser que le dessin non dessiné est déjà là. La main qui s’abandonne aux soudaines éruptions graphiques oublie les vieilleries visuelles. Sauvageonne, indomptée, libertaire et cruellement inventive, la main qui dessine s’aventure en zones inconnues, festives, savoureuses et salutaires. Pierre Souchaud est un assembleur métamorphique, sarcastique et drolatique. Art agissant, irrécupérable et corrodé.
Chaque dessin est une petite bombe à hauteur de feuille, troueuse d’inertie, et sa déflagration intempestive implose dans la tête. L’univers rassurant a pris la tangente. Souchaud, lui, a pris la corde la plus raide pour s’en aller vers l’impensable. Rôdeur d’impossibilité, il navigue dans la destruction parfois cruelle des postures civilisées.
Topor mordait la chair vive des bienséances, Souchaud explose toute finitude mentale, comme il arrache la peau policée des politesses graphiques. A travers ses explosions corporelles, il se moque de toute immobilité, de toute gravité, et de toute pesanteur. Flotte une odeur de soufre, de gouffre, et de sarcasme. Il s’assoie sur l’humour, trop gentil, supérieur, rassurant, élégant, bien élevé. Trop lié aux performances de l’intellect. Son art du genre premier balance sa brutalité à la gueule des nantis de la culture. Il y a de l’émerveillement dans l’air, une sombre ironie latente, une faculté incroyablement préservée de rester à jamais dans l’étonnement archaïque, dans la fabuleuse magie de l’invention. Légère, ludique, iconoclaste.
Le quotidien est son terrain de chasse. La cible est le sens trop commun, l’image morte, le préjugé qui tue, et l’évidence assurée qui écrabouille les forces imaginantes. Souchaud ne supporte pas ce qui ruine l’oxygène mental. Il ne supporte pas l’intime fin qui ronge le dedans des rouages psychiques. Il y a du sauveteur modeste chez Pierre Souchaud, qui pratique, dans l’impact asséné de chaque dessin non dessiné, l’art du bouche-à-bouche graphique sur un quotidien bousculé, embrasé et bouleversé. Ses dessins cogneurs sont des coups de pieds au cul des conformismes de tout bord. Des bouées de sauvetage à survie d’âme précaire.
Souchaud secoue le monde pour qu’il s’éveille encore et toujours aux jouissances de l’œil, aux affres de l’inquiétude vitale, et aux passerelles de la rencontre. Ses dessins font remède aux maladies de la routine, de la passivité, et de la bêtise emmurée.
L’absurde de Chaval fut un rêve pénétrant, lent, acide et décapant. Pierre Souchaud a traversé les contrées hasardeuses du nonsense. Il ajoute la plus vive tension, l’illumination hallucinatoire, contagieuse et enfiévrée, et la corrosion aiguë de toute limite. S’invente alors, à portée de regard, posée nue sur la feuille fragile, une étrange logique des confins du mental. Un ordre à l’altérité sidérante, apprivoisée et organisée, d’une effarante proximité, familière et décalée, jubilatoire et poignante."

