Raâk
Annette André-Pillois, dite Raâk (Enfant de la terre, de l’air et du feu) est née en Bretagne en 1940. Les pierres peintes et sculptures en terre cuite façonnées par les mains de Raâk sont un bel hommage à la nature, à la Terre Mère !
LES LUTINS
" Au sein
De la roche mère
Que broyèrent
Les mâchoires
Du temps
Repose l’argile
Paisible.
Alors
Vint le potier
Et la pâte
Leva
En un
Somptueux
Pain
Terrestre."
Annette André-Pillois, dite Raâk
"Magma incandescent comme désincarné, frisson immobile, énergie pure… Fascination hypnotique devant la beauté enflammée du four grand ouvert…
Doucement le magma se déshabille de son feu pour se faire terre lourde puis sculpture nue vêtue d’ocres rouges et noires.
Lorsque j’atteignis ce stade de ma création ou plus précisément de mon évolution le mystère de la vie, de la mort, me devint moins douloureux. Comme un baume répandu sur des plaies, l’argile et son feu m’apaisaient et cette grande peur du magma qui gronde sous nos pieds s’exorcisait d’elle même.
Dieu, si tel est son nom, m’aurait-il frôlé de ses mains pleines de l’argile dont il aurait façonné l’humain ?
Dans n’importe quel cas, je lui dis merci !"
Raâk/septembre 2008
Solitaires, les lutins de Raâk ont longtemps «parcouru le monde », perchés sur leur unique pseudopode à quatre doigts. Apparemment incapables d’une vie sociale, ils semblaient néanmoins disposer de tous moyens utiles pour mener leur vie autonome, car ils possédaient pour viatique, leur bouche qui hurlait leur souffrance de ne pouvoir connaître l’amour absolu ; leur ventre rebondi surmonté de deux seins et leur sexe masculin très en évidence mais en "fâcheuse posture" pour attester de leur situation d’échec : Sortes d’hermaphrodites complètement introvertis, aux bons visages doux, chargés de tendresse.
Longtemps, partie elle-même à la recherche de "l’or du temps"*, Raâk s’épanchait en peignant sur les rochers bretons d’étranges poèmes, poignants de toute sa désespérance... Dans le même temps, elle parcourait les grèves à la recherche de galets ; y traquant la moindre trace humanoïde, confirmant cette forme aléatoire d’un trait de peinture dont la couleur se fondait à celle du matériau ; en explorant les veines ; respectant sa personnalité : cherchant à ne faire qu’un avec ces roches dont l’existence la ramenait à la naissance du monde. Et puis, comme son esprit ne pouvait se satisfaire de ce seul élément, elle entraînait ses trouvailles revisitées en un très convulsif ballet aquatique mêlant aux goémons les irisations générées par la peinture. Ainsi, ont pris valeur de témoignage douloureux et poétique, des milliers de photographies. Apaisée peut-être par cette plongée et cette alliance entre elle, la pierre et l’eau, Raâk emplissait sa maison de senteurs exotiques en pyrogravant sur des bois venus d’ailleurs, d’autres poèmes, arabesques compliquées comme autant d’itinéraires au long desquels elle cheminait. Et ce furent, pendant des années, panneaux muraux, livres, personnages de pierres... Jusqu’au jour où elle "rencontra" la terre. Dès lors, se développa une histoire passionnelle avec l’argile aqueuse dont, inconsciemment, ses mains et son coeur avaient cherché l’existence, sans soupçonner qu’elle attendait d’être découverte.
Une histoire qui se poursuit. Qui paraît avoir gagné en sérénité. Des décennies, en effet, se sont écoulées. Au cours desquelles le mal-être existentiel de Raâk semble s’être adouci. Des harmonies nouvelles sont apparues Les poèmes se sont faits moins noirs, moins hermétiques; les livres plus esthétiques, mélanges de pyrogravure, sculpture, tissage, couture... La synergie avec la mer est plus onirique et provocatrice, l’artiste ne disant plus "c'est le galet qui veut", mais "c’est le hasard qui décide", et l’acceptant. Les tableaux pyrogravés sont désormais peints, plus narratifs, entrant souvent dans le monde du conte...
Le rapport à la terre s’est humanisé. Sans perdre de vue ni son dessein qui est d’emmener Raâk en des mondes situés bien au-delà du sol qu’elle piétine avec impatience, ni le fait que l’absence d’angles inscrit toujours virtuellement les sculptures dans un oeuf. Mais elles prennent, malgré la gravité récurrente du propos, un air ludique, voire espiègle. Avec parfois des "rechutes", comme ce petit personnage dont le phallus "naît" sans ambiguïté au beau milieu d’une vulve, ramenant l’auteur à l’hermaphrodisme de ses créations originelles. Avec, aussi, des contradictions à cause desquelles une mère peut tantôt repousser son enfant qui s’agrippe à elle, car elle doit préserver son autonomie, vivre sa vie personnelle ; tantôt le retenir de tous ses muscles crispés, alors qu’il essaie de naître (faut-il en conclure que le subconscient de l’artiste s’insurge de temps à autre, et rappelle sa longue errance philosophique entre sexe et naissance) ?
Cette tension pour garder en elle le petit être conçu par cette mère pourrait être le lien avec une nouvelle génération où les solitaires de naguère ne le sont plus et ont même amorcé une vie de couple : Corroborant le besoin d’absolu de Raâk, ce sont désormais de si intimes enlacements qu’il est impossible de dissocier la silhouette de chaque protagoniste. Certes, ici darde un sein, là un sexe... se profile l’arrondi d’une fesse... Mais les corps sont si intimement "mélimélotés" qu’ils semblent un unique tronc surmonté de deux minuscules visages inclinés tête-bêche. Et puis, amusant paradoxe, tous ces petits êtres ont "trouvé" leurs deux pieds, même s’ils n’ont toujours que quatre doigts et partent directement de la hanche, sans articulation (mais peut-être est-ce parce qu’ils n’ont plus envie de parcourir le monde, qu’ils ont trouvé chez eux leur équilibre ?
Surtout, Raâk-la-Fouineuse, l’intarissable, l’insatiable, la jamais satisfaite, a, renouvelant l’émerveillement qu’elle connut un jour avec la glaise, découvert la couleur : hématites purpurines, ocres d’un éclat rentré comme celui de l’or ; blancs de toutes nuances et de toutes chamottes, etc. ; venus du monde entier jusqu’à elle. Cherchant, à partir de ces argiles, à créer les formes les plus évocatrices, les plus puissantes dans leur sobriété ; ajoutant pigments, engobes... "mélimélotant" le tout jusqu’à l’osmose la plus absolue entre ce qui, obsessionnel, lui trotte dans la tête, et ce qu’elle "dit" avec ses personnages. Réalisant son vieux rêve de "couvrir" ceux-ci d’une peau/vêtement. Livrant le tout à la violence du feu. Car l’artiste voue un véritable culte païen à ce feu possiblement destructeur mais aussi créateur; au raku qui provoque l’homme depuis plusieurs siècles, et dont elle exploite les richesses... Le raku qui joue avec sa terre et ses pigments pour engendrer des métallisations, des noirs, des mats et des brillants… bref, mille combinaisons aussi complémentaires ou oppositionnelles, aussi imprévisibles a priori, que la psychologie véhiculée par les petites personnes qui en émergent.
Quant à Raâk, créatrice on ne saurait plus authentique, elle éprouve une boulimie de plus en plus envahissante, de "patouiller", créer, aimer, cuire, admirer, regretter, repartir... jouir à chaque instant de cet échange fusionnel avec la terre-mère : elle est heureuse, en somme, au milieu de cette faune pittoresque et colorée qui fourmille dans sa maison.
Jeanine Rivais.
(CE TEXTE A ETE PUBLIE DANS LE N° 75 tome 2 DE SEPTEMBRE 2004 DU BULLETIN DE L'ASSOVCIATION LES AMIS DE FRANCOIS OZENDA.)
Pour celles et ceux qui n'étaient pas à Paris en juin/juillet lors de l'exposition dans les murs de La Fabuloserie Paris, voici une nouvelle occasion de découvrir le livre sur les pierres peintes de Raâk avec des textes de Marie Gatard (L’œil de la femme à barbe Éditions) et de rencontrer les deux auteures.
La Halle Saint Pierre est LE lieu incontournable à Paris pour les amateurs d'art brut et singulier. Dotée de deux espaces muséaux, un espace galerie, un café et une librairie particulièrement bien achalandée, cette ancienne halle de style "Baltard" au pied de la butte Montmartre est dédiée à l'art brut et outsider. Les livres seront en vente à la librairie, ainsi que le DVD d'1 heure sur Raâk et son travail Qui a crié dans le silence de la terre, sorti en 2018 chez Arthésée-éditions.
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